Repères historiques

Extrait du livre Stages internationaux : de l’illusion d’aider à la solidarité

Colonisation et « indépendance »

Texte de Marvin Bustos, Denis Gaitán et Patrice Lemieux Breton

Habité depuis au moins 6000 ans par différents groupes autochtones de la grande famille des Mayas, le territoire du Nicaragua est «découvert» par Christophe Colomb en 1502. Après la fondation de la première ville du pays, Granada, en 1524, les Espagnols contrôlent rapidement le pays, les Autochtones sont écrasés et soumis à l’esclavage. Environ 200 000 sont expatriés, beaucoup pour aller travailler dans les mines en Amérique du Sud. Un État contrôlé par la Couronne d’Espagne se consolide lentement. En 1821, comme plusieurs pays d’Amérique latine, le Nicaragua accède à l’indépendance. Deux ans plus tard, le président des États-Unis James Monroe proclame sa doctrine visant à légitimer l’intervention des États-Unis dans les affaires des pays d’Amérique latine, en réaction aux 300 ans de colonisation européenne. Le Nicaragua intéresse les États-Unis notamment pour sa position stratégique et la possibilité d’y construire un canal interocéanique. Des mercenaires des États-Unis menés par William Walker iront jusqu’à s’emparer du pouvoir en 1853. Après leur expulsion, le Nicaragua est gouverné par les partis traditionnels, les conservateurs et les libéraux.

Interventions des États-Unis et révolte de Sandino

De 1893 à 1909, avec les libéraux de Zelaya au pouvoir, le Nicaragua connaît quelques profonds changements : l’Église perd le contrôle de divers aspects de la vie sociale et les terres passent aux mains d’entrepreneurs privés. La politique extérieure du gouvernement de Zelaya constitue un irritant pour les intérêts des États-Unis, qui le chassent du pouvoir en 1909. En 1912, 2 300 marines débarquent au Nicaragua pour soutenir un gouvernement favorable aux intérêts des États-Unis. Ces derniers justifient leur présence par leur doctrine d’« intervention préventive ». Cette présence provoque, entre 1926 et 1933, une résistance nationaliste dirigée par des hommes politiques opposés aux États-Unis. Le plus remarqué se trouve à être Augusto César Sandino, qui veut libérer le Nicaragua autant des États-Unis que des élites locales qui ne servent pas les intérêts de la majorité de la population. Les marines quittent le Nicaragua en 1932, non sans avoir préalablement laissé sur place des structures locales loyales aux intérêts des États-Unis comme la Garde nationale dirigée par Anastasio Somoza García.

« Avec l’accentuation de la lutte, avec la pression croissante de la part des banquiers yankees, les hésitants et les timides, à cause du caractère que prend la lutte, nous abandonnent. Seuls les ouvriers et les paysans iront jusqu’à la fin, seule leur force organisée nous mènera jusqu’à la victoire. »- Sandino

Dictature de la famille Somoza

Somoza fait assassiner Sandino en 1934, puis il prend le pouvoir en 1937. Pour plus de quatre décennies, le Nicaragua vivra sous la dictature d’une famille qui contrôle les ressources économiques de tout le pays et possède notamment des domaines agricoles, des industries de transformation, des sociétés d’import-export, quelques banques, une chaîne de télévision, une chaîne de radio, une compagnie aérienne, une compagnie maritime, un port. La Garde nationale se convertit en organe de répression de quiconque remettrait en question la dynastie des Somoza et assassine des dizaines de milliers d’opposants. Le père, Anastasio Somoza García, se fait  assassiner en 1956 par un jeune poète révolutionnaire ; son fils Luis Somoza Debayle lui succède jusqu’en 1963, puis Anastasio Somoza Debayle poursuit la dictature de 1967 à 1972 puis de 1974 à 1979. Jusqu’à la toute fin, les États-Unis soutiennent la dictature. En 1939, le président Roosevelt a bien résumé la position des États-Unis : « Somoza may be a son of a bitch, but he’s our son of a bitch ». Par exemple, après le tremblement de terre de 1972 à Managua (plus de 12 000 morts), plus de la moitié de l’aide internationale aurait été détournée par la famille. Pendant toutes ces années, le peuple pâtit dans la pauvreté et l’analphabétisme. Malgré la répression, des mouvements de résistance voient le jour au Nicaragua. C’est le Front sandiniste de libération nationale (FSLN), fondé en 1961, qui mènera le pays à la libération.

Révolution et débuts du gouvernement sandiniste

Pendant presque 20 ans, les membres du FSLN mènent, au péril de leur vie, une lutte de guérilla dans les montagnes. Ils font aussi de l’éducation populaire dans les campagnes et de l’organisation politique dans les campus et les milieux ouvriers. Les objectifs du FSLN sont simples : libérer le pays de la dictature et mettre en place un régime d’inspiration socialiste. En juin 1979, les États-Unis retirent finalement leur soutien à Somoza après l’assassinat en direct à la télévision, par la Garde nationale, d’un journaliste du réseau ABC. Après d’ultimes sursauts de très grande violence contre la population, Somoza quitte le Nicaragua le 17 juillet 1979, laissant tout juste 3 millions de dollars dans les coffres de l’État.

Avec le triomphe de la révolution (19 juillet 1979) et les sandinistes au pouvoir, un nouveau modèle de société voit le jour au Nicaragua, fondé sur une distribution plus équitable des richesses et la lutte aux problèmes relatifs à la santé et à l’éducation. C’est ainsi que le gouvernement sandiniste entreprend sa lutte à l’analphabétisme avec une campagne nationale d’alphabétisation de deux ans dans tout le pays. Cette campagne a permis de faire passer le taux d’analphabétisme de 52 p. 100  à 12 p. 100. Une réforme agraire est également réalisée : les grands propriétaires terriens sont expropriés au profit de 80 000 familles paysannes vivant dans la pauvreté, mais qui n’ont toutefois jamais reçu de titres de propriété. Des politiques sanitaires et d’accès à l’éducation supérieure sont instaurées. Tous ces changements se font dans le cadre d’une économie mixte (secteurs public et privé), tout en favorisant la participation des femmes et la promotion de la culture. Les libertés civiles sont restaurées, la peine de mort abolie, les partis politiques légalisés. Au début des années 1980, plusieurs gouvernements ainsi que des brigades et des organisations du monde entier apportent leur soutien au Nicaragua dans un effort de reconstruction et de «développement» sans précédent.

L’agression des États-Unis

Les politiques sandinistes indisposent certains secteurs économiques du pays et suscitent le mécontentement des États-Unis, qui craignent l’expansion du socialisme dans la région. Le nouveau président des États-Unis, Ronald Reagan, réagit à partir de 1981 en bloquant l’aide destinée au Nicaragua. En mars 1981, il déclenche la « guerre secrète » contre le Nicaragua en organisant la contrerévolution (la contra) menée par des groupes armés financés par les États-Unis (la CIA). Après le Vietnam, la population états-unienne ne veut pas d’un nouvel engagement direct. La guerre « de basse intensité » dirigée par les États-Unis vise à démoraliser la population et à détourner les efforts de reconstruction du gouvernement. À plusieurs reprises, des ports du Nicaragua sont attaqués, des mines y sont disséminées. En 1983, le gouvernement du Nicaragua proclame «l’état d’exception» pour faire face à l’agression armée, supprimant ainsi quelques libertés civiles, limitant la liberté d’expression, rendant obligatoire le «service militaire patriotique», autant de mesures impopulaires aux yeux de la population. Puis les États-Unis imposent un embargo économique au pays en 1985.

En juin 1986, la Cour internationale de justice rejette la justification de « légitime défense collective » des États-Unis et confirme que leurs différentes interventions contre le Nicaragua contreviennent au droit international. Les États-Unis « sont dans l’obligation » de 1) mettre fin aux actes dénoncés et 2) indemniser la république du Nicaragua pour les dommages causés. (Ces dommages seront évalués à quelque 17 milliards de dollars.) Les États-Unis n’ont jamais reconnu le jugement. Quelques mois plus tard, le scandale de l’Iran-Contra-Gate éclate (vente illégale d’armes à l’Iran pour financer la contra). Le bilan de la guerre entre sandinistes et contras : 50 000 morts, 100 000 blessés, 250 000 déplacés et un pays à l’économie dévastée, avec une dette extérieure de 13 milliards de dollars.

De 1990 à aujourd’hui

Les élections présidentielles ont lieu en 1990. La population en a assez de la guerre et de l’embargo économique et vote pour Violeta Barrios de Chamorro, la leader de l’Union nationale d’opposition (Unión Nacional Opositora), una coalition antisandiniste appuyée par les États-Unis. Avec l’arrivée au pouvoir de Chamorro, le Nicaragua s’ouvre au libre marché (zones franches, privatisations, ouverture aux transnationales et aux investissements étrangers, etc.). Les millions promis par les États-Unis n’arrivent pas et le Nicaragua se soumet à des «programmes d’ajustement structurel» qui visent par exemple à réduire les dépenses publiques et le nombre d’employés de l’État et à encourager la privatisation des services publics qui passeraient à des intérêts étrangers. Ces mesures draconiennes entraînent le démantèlement du modèle social et économique instauré par le gouvernement sandiniste et une aggravation des conditions de vie de la population. L’émigration aux États-Unis ou au Costa Rica augmente considérablement à cette époque.

En 1996, 44% de la population vote pour le Parti libéral constitutionnaliste (Partido Liberal Constitucionalista) dirigé par Arnoldo Alemán. C’est alors que commencent à surgir des cas de corruption dans des institutions de l’État et de mauvais usage de fonds publics. La fortune personnelle d’Alemán passe de un million à 250 millions $ en quatre ans, entre autres grâce à l’aide internationale qui a suivi l’ouragan Mitch en 1998. Il sera condamné à 20 ans de prison au début des années 2000. En novembre 2001, l’ancien vice-président d’Arnoldo Alemán, Enrique Bolaños, est élu président et poursuit dans la même voie malgré sa promesse de lutter contre la corruption. Il est estimé qu’à la fin de son mandat les 10 p. 100 les plus riches de la population gagnaient des revenus 19 fois plus élevés que ceux de 40 p. 100 de la population.

En novembre 2006, le chef du FSLN, Daniel Ortega, est de nouveau élu président du Nicaragua. Il reprend le thème de la “réconciliation nationale” et s’engage à respecter la propriété privée. Le gouvernement sandiniste est associé à la montée des gouvernements de gauche en Amérique latine au début des années 2000 et la population fonde un certain espoir sur ce retour au pouvoir d’un parti politique qui a tant fait en faveur de la justice sociale au début des années 1980. Toutefois, cette population se souvient aussi de quelques faits moins reluisants :  l’enrichissement illicite des chefs du FSLN juste après les élections de 1990 par l’appropriation de terres publiques, de maisons, d’entreprises, de sommes d’argent ; le Pacte entre le FSLN et le parti d’Alemán pour assurer des avantages financiers et la mainmise sur les institutions publiques aux deux principaux partis ; l’appui du FSLN à une loi condamnant l’avortement thérapeutique en 2006, etc. En fait, même avec un gouvernement dit de gauche, la population du Nicaragua préfère ne plus se faire d’illusions.

Et l’histoire se poursuit ! Plusieurs organisations comme le Centre Romero ont comme objectif de proposer un modèle socioéconomique alternatif fondé sur la mobilisation populaire et un projet de formation politique ancrés dans l’histoire du pays et du monde. Malgré les revers de l’histoire, la résistance se poursuit de différentes manières.

Par Marvin Bustos, Denis Gaitan et Patrice Lemieux Breton